Lucien Laizé, de graines en graines

Depuis la reprise de la ferme familiale en 2012, Lucien Laizé l’a, progressivement, convertie au bio et dédiée uniquement à la multiplication de semences potagères. Aujourd’hui, il cultive, avec sa femme Émilie, une vingtaine d’espèces, sous tunnel et en plein champ. Une activité passionnante, exigeante et technique.

Lucien et Emilie Laizé ©Anne Gilet

Son métier, Lucien Laizé le résume ainsi. « Je reçois des graines certifiées d’un établissement semencier, je les multiplie par 100 ou par 1000, puis je lui restitue afin qu’il les commercialise auprès des maraîchers ou des jardiniers ». Quelques mots qui cachent une activité intense, tout au long de l’année. Quand, en 2012, il s’installe sur la ferme familiale à Segré-en-Anjou, au Nord-Ouest d’Angers, ses parents élèvent alors des faisans et des perdrix et multiplient déjà quelques semences. « Mon arrivée sur l’exploitation s’est accompagnée de la conversion au bio, explique-t-il. Très sensible à la préservation de l’environnement, l’impact des pratiques agricoles sur le milieu naturel m’a toujours alerté. L’évolution vers une agriculture biologique était donc pour moi, incontournable. » En 2020, l’activité de la ferme se recentre uniquement sur la multiplication de semences potagères. Et deux ans plus tard, quand les parents de Lucien partent en retraite, c’est Émilie, son épouse, qui le rejoint en tant que salariée après avoir travaillé plus de 10 ans dans une entreprise de métallurgie, diplôme de gestion de production en poche. Un saisonnier vient également les épauler chaque année, de mai à novembre.

Sous serre, entre 2000 et 3000 h de travail par ha

Aujourd’hui, la ferme s’étend sur 23 ha : 3 ha de cultures de semences de plein champ et 7500 m2 de tunnels, répartis dans une vingtaine d’installations, de 200 à 500 m2. « Au total, nous multiplions, sous contrat, plus de vingt espèces de légumes : leur nombre dépend de la demande de nos clients, précise Émilie. Sous tunnel, les semences sont produites pour des obtenteurs. En plein champ, ce sont surtout des variétés tombées dans le domaine public. Dans ce cas, nous contractualisons avec des revendeurs, Agrosemens et Germinance pour notre part, qui proposent ensuite un large catalogue de semences potagères bio. »
Selon la sensibilité de chaque variété, l’implantation se fait soit en plein champ, soit sous serre. Les choux, le poireau, le fenouil, la chicorée et les courges apprécient de pousser à l’abri. En plein champ, on retrouve des betteraves, des haricots, des courges, des oignons ou des herbes aromatiques comme le persil. Et puis il y a les légumes qui passent l’hiver au chaud dans des pépinières, avant d’être replantés en plein champ au début du printemps, à l’image des carottes ou des cardes.
 

Lucien reconnaît que certaines espèces sont plus « faciles » à multiplier que d’autres. « Parmi les plus techniques : les choux, qu’ils soient de Bruxelles, raves, fleurs, frisés, pommes ou rouges, liste-t-il. Ces variétés sont très sensibles aux maladies fongiques et aux insectes, à commencer par les pucerons et les coléoptères. Étant en culture biologique, nous n’utilisons bien sûr aucun produits de synthèse. » Cela n’empêche pas d’activer certains modes de protection, comme la pose de filets aux deux extrémités du tunnel pour limiter l’entrée de ravageurs : une installation qui permet aussi de préserver la pureté variétale en évitant le passage de pollen d’une serre à l’autre. « Pour lutter contre les pucerons, nous semons aussi des féveroles et des bandes fleuries dans les tunnels, poursuit-il. Attractifs pour la faune auxiliaire, ces éléments constituent un relai idéal pour offrir gite et couvert à ces insectes qui, ensuite, se délecteront des pucerons très fréquents sur les choux par exemple. Et si besoin, nous utilisons aussi du savon noir et quelques huiles essentielles. »
Pour limiter l’installation des maladies, les deux agriculteurs observent régulièrement les pieds : dès que des tâches sont repérées, ils nettoient, à la main, chaque pied, en enlevant les feuilles ou les inflorescences touchées. Un travail chronophage, fastidieux... mais indispensable. Quant au désherbage, il se fait également manuellement. « En moyenne, nous passons entre 2000 et 3000 heures dans chaque hectare de chou destiné à la multiplication », comptabilise-t-il.

Des astuces pour s’adapter au changement climatique

Sous tunnels, les conditions sont idéales pour assurer une croissance homogène des cultures. Le taux d’hygrométrie, élément clé du développement des maladies, est aussi plus facilement contrôlable. Chaque tunnel est équipé d’un système d’irrigation, par aspersion et goutte à goutte, et de sondes, pour ajuster les apports d’eau au plus près des besoins de la culture. « Sous abri, j’utilise près de 4000 m3 par ha et en plein champ, entre 1000 et 1500 m3 selon le climat de l’année. Pour l’heure, je puise l’eau dans la nappe, via un forage profond de près de 100 m. Mais au fil des campagnes, les restrictions se multiplient alors cette année, je compte monter un projet de réserve de substitution, pour stocker l’eau en hiver. » Une assurance pour répondre aux objectifs des contrats, notamment en termes de volume, de qualité, de germination et de vigueur. Une fois les graines récoltées (à la main pour celles produites sous serre) et via une petite batteuse pour celles de plein champ, elles sont prénettoyées (avec l’objectif de ne pas dépasser 10 % d’impuretés), triées puis séchées. À charge ensuite au client d’assurer un nettoyage appuyé.

Le changement climatique impose aux agriculteurs de s’adapter. « L’enjeu est notamment de conserver la viabilité du pollen malgré la hausse des températures estivales, explique-t-il. Pour le chou par exemple, au-dessus de 28°C, le pollen n’est plus viable : la fécondation ne peut donc plus avoir lieu. » Pour « rafraichir » ses serres, Lucien les peint avec de la chaux, pour les blanchir et ainsi, refléter les rayons du soleil. Autre astuce : il a réduit la taille des tunnels, de 80 à 36 m, pour faciliter une ventilation naturelle. Des adaptations indispensables.

Anne Gilet

Lucien Laizé est président de la Fnams pour la région Pays-de-la-Loire et membre de la section potagères au sein de Semae. Il fait également partie du groupe d’experts de l’Inao (Institut national de l’origine et de la qualité). « Ces échanges permettent de faire avancer les débats et de faire évoluer l’ensemble de la filière, confie-t-il. Cette dynamique permet d’initier des démarches de progrès, utiles à tous les agriculteurs-multiplicateurs. »

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